La nuit noire et l’éclat étincelant des étoiles témoignent de l’absence de grande mégapole et de vie citadine nocturne à proximité de notre campement. Nous sommes en plein milieu d’un massif montagneux, au bord de la Rivière Bleue qui depuis des années a creusé son lit dans cette roche rouge et grise, au milieu de la Nouvelle-Calédonie, entre Yaté à l’Est et Nouméa à l’Ouest, au milieu du Pacifique. Nous observons en silence les étoiles et admirons ce ciel si pur, le temps passe et les étoiles se font plus difficiles à voir, les nuages chargés viennent les couvrir et se vider sur nous. Nous nous réfugions sous notre tente, la pluie cesse. Allongé, le cliquetis des insectes et le bruit de la rivière en contre-bas bercent mes pensées. Je songe alors au chemin que nous avons parcouru aujourd’hui, nous transportant de l’effervescence matinale de la ville à la douceur de cette soirée au milieu de la nature.
Le matin même je vais chercher une voiture de location réservée par téléphone la veille. Je me retrouve alors confronté à tout ce bordel administratif dont j’avais très vite oublié l’existence. Permis de conduire, photocopie du permis du conduire, 5 pages de contrat à signer, en deux exemplaires, empreinte bancaire, et une demi-heure pour faire le tour de la voiture, noter la moindre rayure, épaisseur des pneus, de la roue de secours… Bref je suis tombé sur un psycho-taré de la location de voiture avec une spécialité pour les rayures et les chocs sur le pare-brise. Et le meilleur pour la fin « Au fait Monsieur, je vous informe qu’il est strictement interdit de rouler sur les pistes en terre avec ce véhicule, c’est noté dans le contrat que vous venez de signer ! »… Je rie intérieurement, bien sûr que rouler sur les pistes fait partie du programme de ce weekend, ne pas rouler sur une piste ici est tout bonnement impossible à moins de rester à Nouméa, ce qui n’est absolument pas au programme. Et prendre les pistes en petite citadine c’est tellement plus amusant qu’en 4×4 !
09:00, nous prenons la route direction les terres rouges du grand sud calédoniens, traversons St Louis sans embuche, entamons la route sinueuse bordée de cette terre rouge typique de la région, passons quelques cols, dont celui des deux tétons, et arrivons enfin au Parc Provincial de la Rivière Bleue, le tout sous la pluie. Nous payons notre droit d’accès au parc (400 Francs) et informons que nous allons bivouaquer ici cette nuit. La piste tant attendue fait surface sous le capot de la voiture, nous roulons à même la terre pendant 20 minutes et atteignons le Pont Perignon.
Il marque pour nous le début d’une randonnée de 5 heures. Nous enfilons nos chaussures et sac à dos, et nous nous lançons sur les chemins longeant la rivière blanche, plus sauvages et moins fréquentés que les sentiers principaux allant directement au but : la rivière bleue. 3 heures de marche s’enchainent sur un sentier sauvage aux multiples facettes : terre rouge, marron ou ocre, végétation sèche, humide, très humide. Nous arrivons sur une ancienne mine, vestiges abandonnés d’années de travail dans la roche pour extraire le nickel. Nous continuons sur des chemins plus escarpés, sous les bois, les pieds dans l’eau par fois. Le bruit de la rivière du Mois de Mai nous indique que nous suivons la bonne voie. Nous rejoignons le GR NC-1, ce fameux circuit partant de Prony pour rejoindre Dumbéa. Le GR NC-1 est à la Nouvelle Calédonie ce que le GR-20 est à la Corse. Nous suivons le GR, sous les bois, dans un climat très humide, nous montons le col du Mois de Mai, avec chacun nos 10 kilos sur le dos.
Nous atteignons le haut du col où nous nous arrêtons pour déjeuner avec un panorama à couper le souffle. Une vue dégagée sur tout le vallon de la rivière bleue, colorée de vert et de rouge. Seul une camionnette blanche, servant de navette aux moins téméraires, vient entacher le paysage. Bref répit, nous repartons sur les chemins rouges et abrupts, après la montée nous descendons dans le vallon. Au loin nous apercevons un rideau d’eau se dirigeant dans notre direction, nous sommes trempés et les chemins argileux deviennent de plus en plus glissants. Plus nous descendons vers la rivière bleue, plus l’atmosphère est humide. Les odeurs changent et l’air ambiant prend une odeur d’ammoniac, de matière en décomposition. Probablement due à la décomposition de la matière végétale. Palmiers, feuilles et fougères mortes dans cette région humide doivent certainement être responsable de cette odeur qui prend au nez.
En milieu d’après-midi nous arrivons au Pont Germain qui chevauche le cours de la rivière bleue. Nous posons nos sacs à dos, délassons nos chaussures et rafraichissons nos jambes dans la rivière fraiche. Je m’aventure au milieu de celle-ci, dans un courant soutenu et admire le paysage. La végétation verdoyante accrochée à ces montagnes escarpées qui m’entoure mariée au ciel gris donne une ambiance feutrée. Les pieds dans l’eau je m’imagine pécheur à la mouche, et pense à mes amis Louise et Guillaume qui rêveraient d’emmener leur canne à pêche ici, dans ce paysage de rêve, chercher les black-bass sous la surface de l’eau, loin des lacs de la Creuse et Lauragais qui sont leurs fiefs.
Nous reprenons le chemin de l’autre côté de la rive, toujours seuls, en direction de notre lieu de bivouac. Un pick-up blanc arrive au loin et s’arrête à notre hauteur, son chauffeur nous propose de nous déposer où nous le souhaitons, nous le remercions et continuons à pieds. Je ne suis pas complètement contre le fait de faire un tour dans la benne de son 4×4, mais nous sommes ici pour user la semelle de nos chaussures, alors la fin du chemin se fera à pied… Sous la pluie. Nous passons le refuge des scientifiques dédié aux randonneurs du GR et nous installons notre bivouac plus bas, à l’aire de l’antenne. Anne monte la tente entre deux averses pendant que je prépare le feu avec ce que je trouve de plus sec. Je fends du bois à la hache, plutôt la hachette. Certains diront que fendre du bois est une de mes activités favorites, je n’allais pas passer à coter de ce plaisir au mois de Janvier. Avant que la nuit tombe nous descendons à la rivière pour nous rincer et nous délacer. Nous arborons un chemin escarpé, glissant, entre-lassé de racines retenant la terre qui ravine. Ce petit chemin débouche sur un spectacle ébahissant. Au premier plan la rivière suit activement son cours, bordée en amont par des parois abruptes mais façonnées par le travail de l’eau pendant des années, et en aval les quelques roches rondes, polies par la rivière, forment une petite cascade où le courant s’intensifie. Au second plan, le bord de rivière longé par l’orée du bois pénétrée par le peu de lumière qui réside. Au fond, en levant la tête, sous une chape de plomb, l’immensité des cols qui bordent le lit de la rivière, parcourus par les saignées de terre rouge qui entaillent la forêt tropicale. Ambiance à la fois immense, grandiose et étouffante. Le spectacle s’intensifie lorsque nous nous mettons à l’eau, la pluie s’abat sur nous et fouette la surface de la rivière. Nous nous regardons, sans dire grand-chose, admirant le spectacle époustouflant que la nature nous offre. Comme beaucoup, j’ai pour habitude de comparer ce que je vois à ce que j’ai déjà vu avant, mais là ce n’est pas le cas, impossible et tant mieux. C’est certainement l’une des rares fois où les souvenirs anciens ne viennent pas entamer le spectacle présent, et que je respecte sans difficulté l’un des commandements des Poèmes Païens de Pessoa :
De la plante je dis « c’est une plante »,
De moi je dis « c’est moi ».
Et je ne dis rien de plus.
Qu’y a-t-il de plus ?
Le lendemain matin nous sommes réveillés par le crépitement de la pluie sur la tente, accompagné d’une inondation à l’intérieure de la tente qui a trempé mon sac de couchage. La joie de se réveiller le corps dans l’eau ! Nous sortons dehors, toutes nos affaires sont trempées. Je rallume tant bien que mal le feu pour nous réchauffer et sécher quelques-unes de nos affaires. Une fois nos affaires sèches et fumées au bois, nous rangeons tout notre barda, redescendons nous baigner une dernière fois et repartons sur les chemins rouges. Nous retraversons le pont Germain et suivons le cours de la rivière bleue. Un Cagou, cet oiseau emblématique et endémique de la Nouvelle-Calédonie nous coupe le chemin. Celui-ci est plus craintif que son homologue qui est venu nous rencontrer hier soir lors de notre diné et laissant tout le temps à Anne de le prendre en photo. Plus loin, nous arrivons sur une autre espèce symbolique de la région, celui-ci n’est pas à patte et à plume mais en bois et coiffé de feuille : Le grand Kaori. Cet arbre géant de plus de 1000 ans avec un tronc de 2,70 m de diamètre, un houppier de 35 m et une hauteur totale de 40 m. Impressionnant ! Cette immensité de la nature, qui a du voir des générations de kanak, de miniers, de Cagou et d’orchidées partage ses jours avec de si petits oiseaux qui volant autour de lui.
Changement de décor, nous quittons nos chaussures et sacs à dos, nous les troquons pour des kayaks. Nous choisissons de continuer la descente de la rivière bleue à la rame. Tout autre spectacle, toute autre ambiance. Alors que le matin nous étions au milieu de la nature sauvage, nous commençons à sentir l’impact de l’homme. Si ici la rivière est si haute, si le courant est si faible, si les arbres sont brûlés, c’est que nous nous rapprochons du barrage de Yaté. Nous ramons tranquillement, sortons du bras principal de la rivière et observons cet étrange spectacle. Tous les arbres sont blancs, morts, comme brûlés, ils ont en fait étés noyés et asphyxiés par la retenue d’eau. Plus nous descendons, plus le spectacle est impressionnant. De plus en plus d’arbres blanchis et morts, de moins en moins d’arbres verts, vivants. Nous arrivons dans la forêt noyée, une forêt d’arbres morts noyés sous un mètre d’eau, à perte de vue. C’est dans cet étrange paysage que ce fini notre descente. Nous rejoignons la rive, enfilons nos sacs à dos et repartons. Nous terminons notre périple par une dernière ascension, nous atteignons un point de vue à 360° sur tout le lac de Yaté, la forêt noyée, la rivière bleue, la rivière blanche, le grand Kaori qui domine la forêt au loin et le pont Pérignon que nous allons rejoindre et qui est synonyme de retour à la civilisation après un weekend en harmonie avec le grand sud Calédonien.
Mathieu